Octobre 2025
Les cinq jours passés en Moldavie ont filé à toute vitesse, et voici déjà la deuxième partie de ce voyage : le sud de l’Ukraine, une région que Xavier et moi connaissions assez mal. Depuis des années, Xavier rêvait de visiter la Bessarabie — la « jambe » gauche de l’Ukraine si l’on regarde la carte. Dans l’article précédent, je parlais de la Moldavie, historiquement rattachée à la Roumanie. Or la Bessarabie, elle, est historiquement une partie de la Moldavie. Redessiner les frontières n’est pas un sujet dans lequel je veux me lancer, mais ça reste un fait historique.
Voyager en Ukraine pour de nombreuses raisons n’a jamais été simple. Pendant longtemps on étaii victime de l’idée reçue qu’il n’y ait rien à voir en Ukraine, ce qui est évidemment faux. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que l’infrastructure touristique n’y est pas trop développée, le service souvent médiocre (même si c’est ouvert aux débats), et les prix parfois proches de ceux de l’Union européenne sans en avoir la qualité correspondante — un point qui m’a particulièrement frappée dans les stations de ski. De plus, l’Ukraine est immense, ses routes sont loin d’être parfaites, et pour couronner le tout, il y a la guerre. Cette dernière signifie que certains endroits sont tout simplement dangereux, que certaines routes et certains ponts sont détruits, et que des zones entières sont inaccessibles car utilisées à des fins militaires. À cela s’ajoutent les contrôles réguliers des documents, les inspections des véhicules et toutes sortes de vérifications — surtout dans le sud.
Bref, voyager en Ukraine, et plus encore aujourd’hui, est très loin du tourisme européen classique, avec un itinéraire bien défini, des transports prévisibles et des restaurants réservés à l’avance. Mon objectif principal est donc de documenter ce voyage pour nous-mêmes, et je ne prends aucune responsabilité en le suggérant à qui que ce soit. Ce n’est qu’un récit de voyage.
Bolhrad – Izmaïl
L’épreuve a commencé dès le début, lorsque nous sommes rentrés en Ukraine : les services de sécurité ukrainiens nous ont convoqués pour un entretien. Même si cette expérience ne fut pas trop agréable, elle a provoqué une sensation intéressante : se sentir coupable sans avoir rien fait de mal. Un peu comme trembler devant les contrôleurs alors qu’on tient son billet dans la main depuis l’embarquement. Qui aurait cru que se faire interroger serait si épuisant ?


Nous avons traversé Bolhrad, fait une courte halte à Izmaïl, passé la nuit non loin de là, et avons été bénie par une lumière matinale magnifique — une compensation honnête pour une route atroce. J’ai été très émue de retrouver ces paysages après tant d’années : les roselières sont aussi très présentes dans la région de Kherson, où j’ai passé une grande partie de mon enfance.















Vylkove
Vylkove était notre destination principale de la journée. Bien que je n’en aie jamais entendu parler auparavant, c’est un lieu assez populaire auprès des touristes locaux grâce à son réseau de canaux, censé réguler les débordements du Danube. Je pense que vous devinez le surnom que ces canaux ont valu à Vylkove, mais je refuse de l’utiliser. D’ailleurs, le jour de notre visite, l’endroit n’avait absolument rien — mais alors rien du tout — de commun avec Venise. Un habitant (qui ne se considère d’ailleurs pas comme tel, puisque son village natal est à 4 km !) nous a raconté des histoires environnementales assez inquiétantes : des tensions avec la Roumanie qui dérive le delta du Danube, la salinisation des eaux près des rives ukrainiennes, le déclin de l’agriculture et bien d’autres problèmes encore. Comme si la guerre ne suffisait pas.






Nous n’avons pas vu les vues « iconiques » avec les bateaux, mais ce n’est pas grave : Vylkove nous a plu sans son côté « venitien ». La vue sur le Danube était spectaculaire. L’un de nos plus vieux rêves de cyclistes est de parcourir le Danube à vélo depuis sa source à Donauschingen, en Allemagne, jusqu’à son delta ici — et il se trouve que j’avais déjà visité ses points de départ et d’arrivée avant même ce voyage. Un autre highlight : le restaurant « Morvokzal » à Vylkove. Je n’aurais jamais imaginé qu’un restaurant provincial, avec un long menu ukrainien assez classique, puisse servir une cuisine aussi incroyablement délicieuse ! Nous étions bouche bée et avons tout englouti jusqu’à la dernière miette.
Il serait injuste de ne pas mentionner Kilia — une petite ville où nous avons commis un raid dans la friperie locale. Donc oui, ce superbe manteau noir est un achat du jour !










Encore des routes défoncées. Mais, côté positif, les roselières ont laissé place à la steppe. Et ma nostalgie a atteint son apogée. Les steppes ne sont pas aussi spectaculaires que les forêts, les jungles ou les déserts, mais elles touchent les cordes de l’âme d’une manière difficile à exprimer. Les machines agricoles au travail dans les champs donnaient une touche presque de science-fiction — comme les récolteuses d’épice dans Dune. Une soirée magnifique et inspirante, suivie d’une nuit paisible.
Bilhorod-Dnistrovskyi
Le lendemain, nous avons découvert plusieurs autres points intéressants de l’oblast d’Odesa, dont je n’avais soit jamais entendu parler, soit que je n’avais jamais pris le temps de visiter. D’abord, la forteresse de Bilhorod-Dnistrovskyi. Comme toujours, nous prenons un plaisir particulier à visiter les lieux touristiques hors saison ; les échoppes vides à l’intérieur de la forteresse laissaient deviner une activité bien plus intense que celle de deux visiteurs accidentels se promenant dans la cour. J’ai adoré la forteresse autant que la ville. Il était aussi très réconfortant de constater l’ukrainisation progressive de la région, qui s’est longtemps revendiquée du russe comme langue principale et liaison culturelle. Le chemin est encore long, mais ce que nous avons vu cette fois-ci était très encourageant.








Shabo
Avant Bilhorod-Dnistrovskyi, nous avons aussi fait une toute petite halte à Shabo — un important « pôle viticole » du pays. Bien que je consomme et apprécie le vin depuis un certain temps, je ne peux toujours pas dire que j’aie une opinion bien arrêtée sur les vins ukrainiens : parfois, il y a de véritables pépites, mais le plus souvent… bof. Nous avions l’intention de visiter le Centre de la culture du vin de Shabo, surtout au vu des nombreux retours enthousiastes que nous avions entendus. Mais au dernier moment nous avons rejeté l’idée. Peut-être n’étais-je pas encore remise de la visite de Cricova en Moldavie, ou peut-être que la ville tout entière semblait simplement abandonnée. Bref, nous avons traversé Shabo sans trop nous y attarder.









Hrybivka
Comme je l’ai déjà mentionné, l’Ukraine — et son sud en particulier — est une région très compliquée à visiter à cause de la situation militaire. La région d’Odesa est une cible fréquente en tant que point stratégique majeur pour le contrôle de la mer Noire. Cela implique non seulement des alertes aériennes, mais aussi des contrôles réguliers de documents, ainsi que des routes et des ponts bloqués. Nous avons dû renoncer à certains itinéraires initialement prévus, et lorsque la nuit est tombée et que nous étions déjà confortablement installés pour dormir, une patrouille frontalière a frappé à la porte de Robbie pour un contrôle. Avec le vent violent et le bruit de la mer en contrebas de la falaise, l’atmosphère était franchement inquiétante. Malgré tout, c’était un endroit incroyable pour passer la nuit.


Il est difficile de croire qu’en été cette région est envahie par les touristes. Je n’ai connu les vacances d’été « classiques » en Ukraine que très rarement, et jamais à Odesa — uniquement en Crimée. Pourtant, j’imagine très bien le romantisme et l’esthétique de ce genre de séjours, surtout quand on est jeune. J’espère sincèrement qu’il y a toujours un peu de cette ambiance en été, même en temps de guerre.
Le pont étant inaccessible (je ne sais pas s’il a été endommagé ou simplement fermé pour des raisons militaires), nous avons dû emprunter une route provisoire repassant par la Moldavie. Il n’y avait évidemment pas de contrôle frontalier classique — un accord existe avec les autorités moldaves — mais je n’envie vraiment pas ceux qui doivent emprunter cette route au quotidien, avec tous les contrôles qu’elle implique.




Anciennes Tombes cosaques à Usatove
L’étape logique suivante aurait été Odesa. Mais le voyage commençait à nous sembler un peu trop long, et comme nous avions tous les deux déjà visité Odesa aux débuts de notre relation — et pour être honnête, Odesa est avant tout une ville d’été — nous avons décidé de remettre cette visite à plus tard. À la place, nous nous sommes arrêtés dans un cimetière où, selon un ami local, on pouvait trouver d’anciennes tombes cosaques. Et en effet, elles étaient là. Tandis que l’État réfléchit encore à la meilleure façon de protéger ce patrimoine historique, celui-ci se dégrade lentement…



Après ce bref arrêt, nous avons repris la route en direction de Mykolaïv. Ce fut un long trajet méditatif sous un ciel gris ; le seul arrêt que nous avons fait était à Koblévo, un autre haut lieu viticole ukrainien, pour acheter du raisin et du vin « fait maison ». Je ne jurerais pas sur l’honneur qu’il était réellement artisanal, mais j’espère sincèrement que nos caves « officielles » ne produisent pas le genre de pisse que nous avons achetée.
À partir de là, le voyage a quelque peu changé d’atmosphère et de sens. Nous avions rempli notre objectif exploratoire principal : découvrir la Moldavie et la Bessarabie ukrainienne.
Il était temps de passer à un autre but : la famille.

Même si je suis née à Kyiv, ma famille vient du sud — des oblasts de Kherson et de Mykolaïv. J’ai passé la plupart des étés de mon enfance dans cette région, et mes grands-parents paternels y vivent toujours. Et cela faisait seize ans (SEIZE !!) que nous ne nous étions pas vus. C’est un peu embarrassant d’admettre sur un blog de voyage que, malgré le fait d’être constamment sur la route et de voyager TOUT LE TEMPS, je n’étais pas descendue les voir avant cette année. Mais les familles sont rarement simples, et j’avais mes raisons de ne pas trop vouloir les revoir. Et puis, avec des obstacles parfaitement compréhensibles comme le Covid-19, puis l’invasion russe, il était difficile de planifier quoi que ce soit. Cependant, mes grands-parents ne rajeunissent pas, et le moment, d’après mes sensations, est venu.
Le plan était le suivant : passer une demi-journée à Mykolaïv ; aller dans un village situé à 80 km pour rendre visite à ma grand-mère ; puis aller à Kherson pour voir mon grand-père.


Mykolaïv
Je vais commencer par Mykolaïv. Pour être honnête, je m’attendais à une ville banale, morne, ravagée par la guerre, typiquement post-soviétique. Ce n’était pas du tout le cas. C’est une ville soignée, avec beaucoup de jeunes dans les rues, et pas du tout aussi lugubre que je l’avais imaginée — surtout pour une ville relativement proche de la ligne de front, que je pensais bien plus vide. Même si le temps était gris et sans couleur, nous n’avons pas ressenti cette fameuse « dépression slave ». Et malgré les marques laissées par la guerre (merci les Russes), la ville les porte avec une grande dignité. La défense de Mykolaïv en 2022 a été quelque chose de spectaculaire, et ces jours-là ont ressemblé à un pilier porteur d’un monde en train de s’effondrer. Je ne saurais pas dire ce que doit être le quotidien là-bas aujourd’hui, mais d’après ce que j’observe à Kyiv, cela dépend énormément des individus — de leur résilience et de leur chimie cérébrale.




Tarasivka
Les nuits dans notre Robbie étaient terminées, car nous avions besoin d’un point d’ancrage stable pour les visites à venir ; nous avons donc réservé trois nuits dans un petit hôtel sans grand intérêt. Le matin, nous sommes partis pour le minuscule village de Yelyzavetivka — un horrible nom russe pour ce qui était (et devrait être) Tarasivka. « Partis » n’est pas vraiment le mot : nous avons plutôt rampé, en essayant de faire le moins de dégâts possible à ce pauvre Robbie sur ce qui porte le nom de « routes » dans ce coin.



Ma grand-mère y vit depuis des décennies. Je ne vais pas détailler toute l’histoire familiale compliquée (dont j’ai appris une bonne partie pendant cette visite, il faut le dire), mais disons simplement que le sud de l’Ukraine a traversé des périodes extrêmement complexes — encore plus que d’autres régions du pays. Le dernier désastre en date a été l’occupation russe, que ma grand-mère a traversée comme une combattante, puis la destruction du barrage de Kakhovka, qui a détruit des milliers de maisons et coûté la vie à des humains comme à des animaux. Il faut une force intérieure particulière pour continuer à vivre seule dans de telles conditions et trouver malgré tout de la joie dans les choses simples. Autre étrangeté fascinante : se promener dans le cimetière du village et voir son propre nom de famille sur un bon tiers des tombes. Et il est tout aussi troublant de revenir dans un lieu où une grande partie de son identité s’est forgée à travers ses ancêtres.






Kherson
La dernière partie — « le boss final » — de ce voyage devait être Kherson. La décision d’y aller n’a pas été facile à prendre.
Si aujourd’hui (en décembre 2025) vous tapez « Kherson » sur Google, les premiers résultats parlent de l’occupation, puis de la libération, et de la terreur quotidienne que les Russes infligent à la population locale. On l’appelle le « safari humain ».
Les forces russes ont été repoussées hors de Kherson, mais le problème est qu’elles ont installé leurs positions sur l’autre rive du Dnipro, en utilisant les nombreuses îles et roselières de la région. Les en déloger est extrêmement difficile à l’heure actuelle, et elles n’ont aucun scrupule à lancer des drones sur la population civile de Kherson. Aucune défense aérienne ne peut réellement protéger les habitants contre les drones ; d’où les victimes quotidiennes, les morts et les destructions. Kherson a été libérée, mais elle n’a pas retrouvé une vie normale.
Tout cela pour dire qu’aller à Kherson en 2025 n’était pas une chose facile. Mais le fait de savoir qu’environ soixante mille personnes y vivent encore (sur une population d’avant-guerre de 300 000 habitants) m’a donné le courage de m’y rendre quand-même. De plus, mon grand-père vit dans un quartier excentré, ce qui réduisait légèrement les risques. J’avoue que la nuit précédant cette visite n’a pas été très paisible.

Nous avons réservé deux places dans un bus privé pour Kherson, et c’est là que tout a commencé. La route était déjà difficile à supporter — impacts de balles partout, stations-service et voitures brûlées, hangars abandonnés — mais le plus impressionnant a été le début d’un immense filet anti-drones couvrant environ 20 km de route. Comme dans un film. Malheureusement, je ne me sentais pas à l’aise à l’idée de prendre des photos — j’aimerais être plus audacieuse sur ce point, mais non : photographier des châteaux en France est moins exigeants…
On ne va pas à Kherson sans raison aujourd’hui. Au checkpoint, nous avons été descendus du bus pour un contrôle pointilleux des documents — contrairement aux autres passagers, nous n’avions pas de papier avec une adresse claire à Kherson. Une fois notre lien avec la ville établi (après tout, j’y possède un bien 😅), les soldats nous ont installés dans une voiture de passage qui nous a conduits directement chez mon grand-père. Ils ont toutefois insisté pour faire passer l’information : un ou deux civils meurent chaque jour à Kherson, Kherson ce n’est pas un lieu touristique. Nous le savions bien.
Traverser les rues vides de Kherson était extrêmement inquiétant et infiniment triste. Tout est barricadé, recouvert de planches de bois ; les voitures sont équipées de radars anti-drones, et la gare routière ressemble à un labyrinthe de blocs noirs massifs — encore une mesure anti-drones.



Pendant la journée passée chez mon grand-père, nous avons entendu en permanence des explosions et des tirs — pourtant il répétait que c’était une journée « plutôt calme ». Des brochures sur la prévention du choléra — une autre conséquence de l’explosion du barrage de Kakhovka — traînaient sur sa table. Je n’ai aucune idée de comment ni pourquoi les gens continuent à vivre ici (j’ai même vu des femmes enceintes avec des bébés en poussette !), mais comme je l’ai déjà dit, cela dépend énormément de la vision, du tempérament, des valeurs et des priorités de chacun. Certains trouvent fou de vivre à Kyiv. À Kyiv, les gens étaient horrifiés d’apprendre que nous allions à Mykolaïv. À Mykolaïv, on levait les sourcils à l’idée d’aller à Kherson. Tout est relatif.

Le contraste est brutal avec le début de ce road trip en Moldavie, entre vin et mamaliga — mais voilà un autre type de voyage. Je n’aurais jamais imaginé que notre blog raconterait un jour des déplacements en zone de guerre, mais je n’aurais jamais imaginé non plus que mon pays deviendrait une immense zone de guerre. On ne sait jamais.
J’espère malgré tout que ce récit vous aura plu.









Leave A Comment