Octobre 2025
Selon notre tradition, une fois installés dans un nouveau pays, nous entamons une exploration minutieuse du « coin » : les pays baltes pendant notre période estonienne, de longs voyages à travers l’Angleterre durant nos années au Royaume-Uni, la Normandie, l’Occitanie, et maintenant, c’est au tour de l’Ukraine. Et le premier pays que nous visitons ensemble est la Moldavie ! Pour être tout à fait honnête, il y avait une raison très prosaïque : nous devions sortir du pays notre voiture immatriculée à l’étranger, une formalité annuelle. Mais n’est-ce pas une occasion parfaite d’en faire un road trip automnal ? D’autant plus que notre Robbie le van s’ennuyait ferme et réclamait un peu d’action.
Je mourais d’envie d’aller en Roumanie mais, tout compte fait, ce sera pour la prochaine fois ; pour l’instant, on commence par quelque chose de plus petit. Ce sera donc la Moldavie ! Les puristes diront aussi que l’indépendance moldave n’est qu’un accident historique qui sera bientôt réparé, puisque, historiquement, elle a « toujours » fait partie des régions roumaines. Ce n’est pas ma place de le commenter, mais il semble que la population moldave partage largement cette vision. D’ailleurs, environ un tiers des habitants possède la double nationalité, ce qui aide à expliquer la forte migration des jeunes vers l’UE.

Nous voilà donc à franchir la frontière entre Mohyliv-Podilsky, en Ukraine, et la Moldavie. Jusqu’ici, dans ma vie, tous les passages de frontière vers ou depuis l’Ukraine ont été de véritables cauchemars, mais celui-ci a été le plus simple et le plus rapide — bon à savoir.
Le meilleur dans ce voyage, c’est que, contrairement à nos précédents road trips, il n’y avait aucune liste de choses à faire ou à voir — une habitude à prendre aussi pour nos voyages en Ukraine. Cela crée une dynamique totalement différente, comme si nous laissions les choses venir à nous au lieu de les chercher activement. Quoi qu’il en soit, être de retour sur la route et traverser les paysages à bord de notre fidèle Robbie faisait un bien fou.
Soroca
Notre première étape en Moldavie fut la ville de Soroca. C’est là que nous avons goûté notre première mamaliga — le plat moldave typique à base de farine de maïs. Là je me rends compte qu’il y avait finalement une liste de choses à faire en Moldavie. Nous avons aussi pris le temps de visiter la forteresse de Soroca, et ce qui m’a le plus frappée, c’est de voir l’Ukraine littéralement à portée de pierre et de savoir que, de l’autre côté de la rivière, l’état des choses est… différent. Cela dit, le château était vraiment chouette.







L’Ukraine de l’autre côté



Soroca est aussi connue comme la « capitale tsigane » en raison de l’importante population rom, même si nous ne l’avons appris que bien plus tard. Nous avons traversé leur quartier appelé, euh, la « colline des Tsiganes », et je regrette maintenant de ne pas m’être arrêtée pour observer de plus près l’architecture singulière des maisons locales. Un mélange intéressant de statues pseudo-grecques, de faux or, de matériaux bon marché et d’un luxe ostentatoire sans véritable valeur derrière — en Ukraine, on trouve pas mal de ce style (souvent appelé caprom, pour romantisme capitaliste), mais ici ces demeures poussaient le concept à un tout autre niveau. La majorité de ces maisons reste inachevée, ce qui ajoute une touche assez inquiétante à l’ensemble.




La Moldavie possède tellement de belles mosaïques !
Orheiul Vechi
Apparemment, d’après les autres voyageurs rencontrés à Soroca, nous avons eu une chance incroyable avec la météo, et c’est tombé parfaitement pour le jour où nous sommes allés à Orheiul Vechi. Orheiul Vechi est un site naturel et historique qui porte les traces de multiples périodes, des anciennes implantations daciennes aux monastères médiévaux. Il est situé dans un endroit spectaculaire, dominant la rivière Răut et le canyon environnant. Nous avons laissé la voiture sur le parking et marché jusqu’au monastère troglodyte perché sur la falaise — il n’y avait pas de foule, mais Orheiul Vechi est clairement un incontournable, aussi bien pour les touristes que pour les locaux.











Entrer dans l’ancienne église du monastère a été très émouvant. Bien que je sois athée, je suis très sensible aux lieux sacrés qui ont entendu les prières de milliers de personnes. Ici, les fidèles glissent aussi leurs prières écrites dans les fissures de la falaise, ce qui la fait ressembler à une œuvre d’art.
Butuceni fut un choix évident pour la pause déjeuner, – qu’est-ce que j’aime la cuisine locale ! Une magnifique journée d’octobre ensoleillée.

Sur la route, nous sommes aussi tombés par hasard sur une fête de village — et qui suis-je pour refuser une occasion de danser quand elle se présente si gentiment ?



Cricova
Le lendemain devait être une nouvelle cerise sur le gâteau : enfin la visite d’un domaine viticole moldave ! Il y en a plus d’un dans le pays, mais notre choix s’est porté sur Cricova, et cette visite a été un véritable bouquet de sentiments mitigés.
Nous sommes arrivés tôt le matin pour réserver nos places pour la visite guidée en anglais, avons pris le petit-déjeuner au restaurant à côté, puis l’expérience a commencé.
Je fais de mon mieux pour ne pas paraître condescendante, mais je ne peux pas empêcher que certaines choses transparaissent entre les lignes. Il faut dire que je viens d’un pays post-soviétique, donc mon regard est très biaisé. Le propre de l’ère soviétique, c’est cette approche du « tout en grand » : tout doit être le plus grand, le plus haut, le plus vaste… Cricova en est le parfait reflet. Fondée en 1952, elle occupe plus de 120 km d’anciennes carrières de calcaire transformées en une immense ville souterraine — un labyrinthe si étendu que, pour une visite en groupe, nous avons dû prendre un petit train électrique pour accéder à certaines caves.
Par ailleurs, en tant que citoyens français, nous sommes un peu gâtés par une tradition viticole très ancienne ; du coup, ce réflexe typiquement soviétique — « l’important est que ça soit immense et impressionnant, au mépris de la qualité et du bon sens » — m’a particulièrement frappée à Cricova. Même si, pour être honnête, ce serait injuste envers Cricova de parler de manque de qualité, car leurs vins sont vraiment bons !

Les nuits dans notre Robbie






Recommandons-nous la visite de Cricova ? Oui, c’est une expérience intéressante, très différente des autres domaines viticoles que nous avons visités. En revanche, je ne la mettrais pas dans la catégorie des « incontournables absolus ».

Chișinău
Enfin, nous sommes arrivés à Chișinău. J’y étais déjà allée en 2019 et je suis très heureuse de constater que la ville est dans un meilleur état — voir des lieux où l’on est passé autrefois s’épanouir fait toujours chaud au cœur. Notre programme était très simple : visiter quelques bâtiments modernistes de Chișinău (check), manger encore plus de cuisine locale (check), et visiter le musée national des beaux-arts (check !).


Le bâtiment du cirque qui me fascine



La Plăcinte – la meilleure adresse pour déguster la cuisine locale !
J’ai brièvement évoqué une fête de village, mais je n’ai pas parlé d’une rencontre que nous y avons faite ! Mikhaela nous a proposé de nous faire découvrir la ville une fois arrivés à Chișinău, et nous avons accepté avec plaisir. Non seulement elle nous a fait goûter les meilleures plăcintă de la ville, mais elle nous a aussi expliqué beaucoup de choses sur la situation ethnique, linguistique et politique de la Moldavie. J’avais l’impression d’être dans une machine à remonter le temps, de revenir en Ukraine avant la guerre (vers 2014), quand nous étions encore « innocents » et assez légers face à l’influence russe dans notre pays. Il semble que la Moldavie ait conservé cette attitude, malgré la guerre atroce qui frappe son voisin direct. J’imagine que personne ne peut vraiment appréhender ce genre de réalité avant qu’elle ne vienne frapper à sa propre porte.
Une mention spéciale pour notre beau B&B à Chisinau — une vraie perle !












Comment nous étions à deux doigts de visiter la Transnistrie
Tout comme l’Ukraine, la Moldavie abrite aussi sur son territoire un État non reconnu, créé dans le cadre de jeux politiques russes. J’ai vu passer de nombreux débats en ligne sur l’intérêt (ou l’absence de l’intérêt) de visiter la Transnistrie (le nom de cette quasi-république), d’autant plus qu’avec les décennies, les gens ont fini par accepter son existence comme un fait acquis. À mon grand dégoût, certains guides de voyage la listent même comme un « pays » à visiter. À mes yeux, c’est une aberration du même ordre que de placer la Crimée sur la carte de la Russie.
Il va sans dire que nous n’avions aucune intention de nous y rendre. Non seulement cela aurait été en contradiction totale avec nos convictions politiques, mais cela aurait aussi signifié nous exposer à un risque inutile (dixit Valéria avant d’aller à Kherson dans le post suivant), en tant que résidents ukrainiens sur un territoire contrôlé par des forces russes. Et puis, cela fait longtemps que nous avons dépassé le stade où l’on va quelque part juste pour cocher une case sur une liste. Cette idée était donc totalement exclue.
Vous sentez bien qu’il y aura un « mais » ?





Nous avons mal fait nos recherches en préparant le voyage et avons décidé que le point suivant sur notre carte — une ville appelée Bender, célèbre pour son immense forteresse — était toujours sous contrôle moldave. Ce n’était pas le cas. Apparemment, officiellement, elle est « neutre », mais de facto, nous sommes tombés sur des officiers russes en patrouille le long de la route et avons très vite abouti à un « poste de contrôle frontalier ».
Le crissement de nos pneus en faisant demi-tour a dû s’entendre à des kilomètres. Ce n’est pas le genre d’aventure palpitante qu’on raconte à des amis autour d’un verre, mais je vous laisse imaginer ce que peut provoquer comme émotions la vue d’un uniforme militaire russe. Rien d’agréable — c’est le moins qu’on puisse dire.

Gagauzie
Le reste de la route a été assez calme : nous avons continué jusqu’à Vulcănești et nous sommes préparés à rentrer en Ukraine. Il restait encore une curiosité culturelle, politique et historique à découvrir, à savoir une autre entité sous influence russe appelée la Gagaouzie. Une région autonome pour le peuple gagaouze, un groupe ethnique turcophone et majoritairement orthodoxe (oui, j’ai copié la déf depuis Wikipédia). La Russie les a longtemps nourris d’argent et de propagande, mais au final n’a pas vraiment cherché à les pousser vers un statut à la transnistrienne (heureusement pour la Gagaouzie !). Cela dit, les Russes gardent la Gagaouzie « en laisse », au cas où ils auraient besoin d’un foyer de tensions. Bref, rien de nouveau.





Par contre, il y a bien eu une vision assez déroutante : les statues de Lénine, les étoiles soviétiques et autres symboles — bref, les artefacts assez offensants pour les Européens de l’Est d’aujourd’hui. Voir partout des panneaux et affiches en russe, entendre de la musique russe — je suis très reconnaissante que ça ait disparu d’Ukraine pour de bon (je l’espère au moins).
Tout cela avait néanmoins quelque chose de maladivement fascinant.



Voilà pour la Moldavie. Je suis très heureuse que, six ans plus tard, j’aie pu y revenir avec Xavier, avoir une bonne vue d’ensemble de la plus grande partie du pays, manger plein de mamaliga, boire du bon vin, faire une rencontre locale enrichissante et passer plusieurs nuits très cozy dans notre Robbie.
Allez, on traverse la frontière et on part explorer le sud de l’Ukraine.




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